Les Etats dans le cyber-espace : retour sur l’affaire Google

Le 12 janvier 2010, Google annonçait avoir été victime d’une cyber-attaque contre ses serveurs en Chine, et menaçait de se retirer du paysage internet chinois à moins que sa plateforme google.cn ne soit libérée de ses filtres. Ce différend entre une compagnie privée et un gouvernement d’Etat s’est peu à peu mué en crise diplomatique sino-américaine. En décembre, il y eut déjà les négociations délicates sur le climat à Copenhague ; le 29 janvier dernier, Pékin s’élevait contre la vente pour 6,4 milliards de dollars d’armes américaines à Taïwan, gelant ses échanges militaires avec Washington ; Avant-hier, le porte-parole de la Maison Blanche confirmait, malgré de nouvelles protestations chinoises, un entretien entre Barack Obama et le Dalaï-lama. Ce mois de crispations entre les deux géants, sur fond de supposées manipulations monétaires, s’il illustre la nouvelle donne internationale, préfigure un nouveau terrain d’affrontements : le cyber-espace.

Selon le Washington Post du 4 février, Google serait en train de préparer un accord « au nom de la cybersécurité » avec la NSA, l’organisation américaine de surveillance électronique la plus puissante au monde. La National Security Agency aiderait ainsi le géant d’internet à enquêter sur les piratages dont il a été l’objet en Chine. Ce duo inédit entre une firme privée et une agence gouvernementale confirme, s’il était besoin, que l’universalisme numérique a ses limites. Google n’a d’ailleurs pas vraiment rechigné lorsque, le 21 janvier, au musée des médias de Washington, Hilary Clinton la citait en exemple, et insistait sur la responsabilité des Etats-Unis en tant que « berceau » d’internet  :

« J’espère que le refus de soutenir la censure politique va devenir une caractéristique des entreprises américaines dans le secteur des technologies. Je voudrais que cela devienne comme une marque nationale. »

Jusque là, Pékin s’était attaché à ne pas « exagérer » l’affaire, et refusait de la lier aux relations sino-américaines. Mais c’était sans compter le poids de Google, « quasi-Etat » fort d’un chiffre d’affaires de 6,7 milliards de dollars au dernier trimestre 2009, qui est alors apparu comme un acteur diplomatique à part entière. Sans compter non plus sur le fait que le piratage un peu obscur de son « infrastructure d’entreprise » désignait en réalité la plateforme qui permet à Google de répondre aux requêtes des autorités américaines dans le cadre de la lutte anti-terroriste.

Dans ce contexte, Google pouvait bien se poser en défenseur de la liberté d’expression, arguant que ses revenus en Chine ne dépassent pas 2,5% de son chiffre d’affaire global dans un marché des moteurs de recherche dominé par le chinois Baidu. Il se savait soutenu. Et Eric Schmidt le PDG de Google, n’a pas tardé à rappeler combien il aime « faire affaire en Chine« , avant d’ajouter – prudent –  vouloir y être présent « en des termes différents« *

Pour le moment, Google n’a d’ailleurs mis aucune de ses menaces à exécution et continue de fournir des résultats censurés à ses usagers chinois.

Un filtre révélateur

En fait, si la secrétaire d’Etat s’est faite si menaçante, prévenant que les « personnes et les pays qui lancent des cyberattaques devront en subir les conséquences« , c’est qu’au-delà de Moutain View, les cyber-attaques se seraient multipliées contre les sociétés américaines en Chine, selon des rapports restés dans l’ombre**.

Il faut dire que la propension de la Chine à la censure n’est pas si légendaire. Youtube, Blogsport, Blogger, mais surtout Twitter et Facebook au moment des émeutes du Xinjiang en juillet dernier, ont été successivement censurés par les autorités. Dès lors, le porte-parole chinois du Ministère des affaires étrangères peut bien se défendre d’être « la principale victime dans le monde des attaques de hackers« , il est clair que, d’un côté comme de l’autre, il est toujours question de sécurité intérieure. Et partant, puisque des compagnies internationales sont impliquées, de sécurité globale.

L’affaire – Google vs. la « Grande muraille informatique » chinoise – fonctionne ainsi comme une focale où se nouent plusieurs lignes d’analyse.

Au plan moral, elle permet à Google de se racheter une conscience après les propos d’Eric Schmidt sur la vie privée, écartant pour un temps le soupçon « Big Brother » qui l’entache.

Au plan économique, c’est l’occasion de confronter la République populaire à ses responsabilités devant l’OMC. Pour Peter Scheer, responsable de la First Amendment Coalition, qui a écrit en ce sens au représentant américain au Commerce extérieur (USTR) Ron Kirk, « Les E-U peuvent faire valoir que la “Grande muraille informatique“ est une entrave illégale au commerce international parce que cela empêche les entreprises étrangères d’entrer, via internet, sur le marché chinois ».***

Les Etats-Unis – et Bernard Kouchner ! – trouvent donc dans la lutte contre la censure un levier de pression opportun au moment où le gouvernement chinois se refuse toujours à réévaluer le yuan pour rééquilibrer la balance commerciale, comme le voudrait les Américains. Au plan politique, donc, le gain est considérable. Pouvoir peser sur les relations commerciales en invoquant les droits de l’homme, la belle affaire !

Les Chinois ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : « Plus Clinton s’est rapprochée de Google, plus il a semblé à beaucoup de responsables chinois qu’il s’agissait d’un changement concerté de sa stratégie à l’égard de Pékin » selon l’analyste politique Russell Leigh Moses, professeur à Pékin, interrogé par l’AFP.

La bataille – idéologique – s’engage

Le 27 janvier, une dépêche fait état de rumeurs annonçant la création de réseaux internet parallèles, en Russie et en Chine, pour contester la suprématie de l’Icann (Internet corporation for Assigned Names and Numbers), qui gère les adresses IP et les noms de domaine à l’échelle planétaire et que beaucoup jugent trop liée aux Etats-Unis.

La langue diplomatique se veut apaisante. Le porte parole du département d’Etat, Philip Crowley a calmé le jeu mardi en affirmant que Washington et Pékin « se concentrent sur l’essentiel, acceptant qu’il y ait quelques points de friction, sur lesquels nous reconnaissons notre désaccord ». Le même jour, le secrétaire américain au Commerce, Gary Locke se montrait déjà moins rassurant devant le US-china Business Council à Washington, puisque selon lui, l’affaire Google pourrait dissuader les entreprises américaines « de pénétrer le marché chinois ».

On a connu conjecture plus osée, certes. Mais lorsque trente multinationales dont Apple, Facebook, IBM, Nokia et Twitter sont appelées par le sénateur démocrate Richard Durbin à s’expliquer sur leurs activités en Chine, l’idée selon laquelle le web est bien le nouveau théâtre des luttes d’influences sino-américaines n’apparaît plus si fragile. Citant Google en exemple, M. Durbin a ainsi félicité la firme « d’être arrivé(e) à la conclusion que coopérer avec “la Grande muraille informatique“ n’est pas conforme à sa responsabilité en matière de droits de l’homme », et annoncé une audience au Congrès, courant février, sur la liberté d’internet dans le monde.

Au moment où s’achève le dernier round de négociations autour de l’ACTA, le projet de traité international « anti-contrefaçon » qui pourrait aboutir à des règles de filtrage du web, on voit bien qu’il peut être utile de préparer les esprits à légiférer – au nom de la sécurité – sur le vaste réseau. On saisit à tout le moins l’importance des enjeux qui habitent désormais le cyber-espace.

Du virtuel au réel

En matière de contagion du virtuel au réel, on connaissait les retombées sur l’économie réelle de la spéculation financière. Le conflit qui oppose Google à la Chine en est un nouvel exemple, puisqu’il a maintenant largement gagné le terrain diplomatique, agissant comme un révélateur des tensions latentes en « Chimerica« .

Plus largement, il met en lumière toute l’importance pour les Etats du contrôle de la Toile, qu’il s’agisse de censure ou de protection du copyright. Et permet de comprendre qu’une gouvernance internationale à ce sujet commence à s’ébaucher. Le 30 janvier dernier à Davos, Hamadoun Touré, le chef de l’agence des télécommmunications de l’ONU a ainsi incité le monde à se doter d’un traité pour se défendre des « cyber-attaques » avant qu’elles ne se transforment en « guerre sur internet », et prévenu : « Une cyber-guerre serait pire qu’un tsunami – une catastrophe ».

C’est bien le paradoxe d’Internet : à réaliser la mondialisation en acte, il pourrait précipiter le retour en force des Etats.

T.H.

*source: AFP, 21/01
**source: Le Monde, 24/01/10, « Washington et Pékin s’affrontent sur Google»
*** source: AFP, 24/01

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Classé dans Dans le bocal, Eaux internationales

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