«Les politiques sont devenus des people comme les autres»

Entretien avec Christian Delporte, historien des médias, directeur du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC).

Comment s’exprime la satire politique aujourd’hui ?

Le dessin de presse est l’un des éléments les plus anciens et il attire encore. Les générations de dessinateurs se sont constamment renouvelées. Dans l’équipe de Charlie Hebdo et Siné Hebdo, on trouve des dessinateurs qui ont 25 ans. Mais il y a de moins en moins de place pour le dessin dans la presse. L’une des possibilités pour reprendre le flambeau c’est le net. L’humour politique s’exprime aussi dans les émissions satiriques. À ce titre, les Guignols restent un monument. Puis il y a un phénomène nouveau : les chroniqueurs dans les matinales des radios comme Nicolas Canteloup sur Europe1 ou Stéphane Guillon sur France Inter.

Peut-on rire de tout en politique ? Jusqu’où peut aller la satire en politique?

Une caricature est une charge qui peut être portée contre tout. Ce que l’on dit comme ce que l’on est. Les charges étaient d’ailleurs bien plus virulentes dans les années 1930 lorsque l’on caricaturait des hommes politiques en insectes, en cafards. Aujourd’hui, la violence de la charge dépend du média où elle s’exprime. La presse écrite peut aller très loin. D’ailleurs des journaux très spécialisés comme Charlie Hebdo ou Siné Hebdo s’en font une spécialité. Leurs lecteurs ne s’offusquent pas puisque, après tout, ils choisissent d’acheter le journal. C’est plus compliqué pour les émissions de radio ou de télévision parce qu’elles s’adressent à tous les publics. La satire politique est alors destinée à doper l’audience. Si elle en fait perdre, la limite est atteinte. La crainte de l’hémorragie a bien plus de poids que la pression du pouvoir.

Comment réagissent les intéressés?

Un homme politique qui s’offusquerait de sa caricature est un homme qui manque d’humour, ce qui passe pour un défaut. Il est extrêmement rare qu’un humoriste soit poursuivi, qu’il se soit exprimé par le dessin ou par la parole. Le cas de Dominique Strauss-Kahn [pris pour cible dans la chronique de Stéphane Guillon sur France Inter, ndlr] est l’exception qui confirme la règle. Il a manqué d’humour parce qu’il a réagi à chaud. Si son conseiller en communication avait été présent, il lui aurait recommandé de ne pas réagir du tout.

Ne trouvez-vous pas que l’humour porte moins sur les discours politiques, les gouvernements que sur les personnes ?

La communication des hommes politiques repose de moins en moins sur le discours et de plus en plus sur le comportement, sur le geste. C’est ce à quoi s’attache Yann Barthès [dans le Petit Journal sur Canal+, ndlr] : l’apparence. Si la politique devient une apparence, c’est cet aspect que l’on saisit dans une satire. Dans la mesure où les politiques sont devenus des peoples comme les autres, ils sont traités comme tels. Ils multiplient les apparitions. Il n’y a plus de sacralisation du pouvoir politique. Il se banalise.

N’y a-t-il pas de plus en plus une tendance à monter en épingle les petites phrases, saisies au vol?

Si la communication des hommes politiques ne reposait pas sur des petites phrases, mais sur de vrais débats d’idées, on n’aurait pas besoin de les reprendre. Elles sont fabriquées pour les médias. Les hommes politiques nous en donnent pour les 30 secondes du JT de 20h. Une petite phrase est nécessairement caricaturale. Et si la caricature ne se précipite pas sur ce type d’éléments, à quoi sert-elle?

Avez-vous remarqué un changement dans les thèmes de prédilection des humoristes?

Avant les humoristes ne s’intéressaient qu’aux grandes vedettes de la politique. Le chef de l’Etat, le Premier ministre, les chefs de partis, les principaux membres du gouvernement. Maintenant, la palette s’est élargie. Ce qui correspond bien à la multiplicité des apparitions des politiques à la télévision. Cela explique que les marionnettes soient de plus en plus nombreuses aux Guignols et de plus en plus éphémères. Certaines ne restent que quelques mois. Avoir sa marionnette est une consécration politique. Certains râlent un peu pour la forme, mais apprécient ce signe de popularité.
Le développement d’internet et des nouveaux média a modifié la satire en politique ?

Oui, de manière technique. Il est de plus en plus facile de faire un montage vidéo humoristique et de le diffuser. Mais ça marche à condition d’être repris. Internet a surtout créé des communautés. On va voir des sites et des clips d’humour qui nous ressemblent. C’est la tribalisation de l’humour en quelque sorte.

Mais en dehors de cela, je trouve qu’Internet n’a pas apporté grand-chose. D’autant que les hommes politiques n’en ont pas encore compris l’usage. Il n’y a plus de rôle spécifique de l’homme politique dans le dispositif de la toile. Si Anne Hidalogo envoie une photo de Valérie Pécresse en train de dormir sur Twitter, elle se comporte comme n’importe quel internaute. Cela participe plutôt à la décrédibilisation du politique.

La satire peut-elle influencer la politique?

C’est le contraire. C’est donner beaucoup d’importance à la satire que de croire qu’elle influence. La satire politique n’est que le reflet de l’opinion, de l’atmosphère générale à un moment donné. Cela me rappelle cette époque où l’on expliquait que si Chirac avait gagné en 1995, c’était grâce à sa marionnette aux Guignols. C’est d’une rare stupidité ! On disait cela à propos des jeunes. Des chercheurs ont essayé de mesurer l’impact de l’image de Chirac aux Guignols et n’ont jamais réussi à le démontrer. Je crois à l’intelligence de l’opinion, sans démagogie. Intelligence au sens où elle fait la part des choses entre ce qu’elle voit au journal de 20h et aux Guignols. L’humour, c’est de l’humour et rien de plus.

Quel est le rôle de l’humour politique en démocratie?

L’humour politique est plutôt un signe de santé démocratique. C’est quand il disparaît que l’on peut s’inquiéter. Il faut bien que la nervosité de l’opinion vis-à-vis des hommes politiques s’exprime. Et il vaut mieux que ce soit par l’humour que par la violence. Je ne crois pas que l’humour politique soit un signe d’antiparlementarisme, ou de poujadisme. C’est tout le contraire. Cela fait partie du jeu démocratique.

F.L.

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